Mardi 1er octobre 2002

10h, enfin plutôt 22h. Ca y est, je suis prêt. Bagages bouclés mais encore dans la chambre. J'attends en bas, à la terrasse du snack de l'hôtel. Pas mécontent de quitter cet hôtel assez miteux et la chambre kitch, rose délabrée avec encore quelques ballons gonflables plus ou moins dégonflés et qui achèvent de se dégonfler depuis probablement des semaines, souvenirs probables d'une nuit de noces locale.

Je suis en partie reposé. J 'ai passé une bonne partie de la journée à dormir pour me préparer mais je ne me sens pas au top de ma forme, et pourtant il va falloir que je me remue. Ce soir c'est le départ pour la traversée de la Guyana. Quelque chose comme 500km de piste en une seule étape. Samuel, le gars que j'ai fini par joindre au téléphone vient de Georgetown, la capitale, avec un pick-up 4x4 déjà plein de passagers. Le deal c'est qu'il charge mes valises et on roule ensemble. Comme ça je ne me perd pas et si je tombe ou si je m'embourbe, il me donne un coup de main. Mais en aucun cas il ne peut charger la moto, donc je me démerde pour arriver au bout. Et d'ailleurs, lui, il n'est pas là pour faire du tourisme, il a promis à ses passagers d'arriver à la frontière à 15h le lendemain.

  22h30. Le pick-up bleu immatriculé GEE2552 passe devant l'hôtel et va se garer un peu plus loin, avec les taxis et les mini-bus. On a beau être en pleine nuit, l'activité est intense. L'endroit est peu éclairé et je suis de loin le seul blanc, visible, regardé autant que la moto. Je vais à sa rencontre, passe devant le fameux Samuel sans savoir. Eh oui finalement c'est son frère qui est au volant, pas lui. Brèves présentations. L'arrière du pick-up bâché contient 5 brésiliens, il reste 1 place pour Samuel. A l'avant son frère, une femme qui semble être sa femme et sa petite fille. Samuel sangle mes valoches sur le toit de la cabine, au-dessus d'autres bagages. Je vérifie quand même l'arrimage. J'obtient une ou deux explications pas très claires sur la route et on y va, le temps de prendre un peu à boire et à manger à la sortie du village. Il est 23h. J'ajuste mon bandana sur le nez, mon masque de cross sur les yeux, mon petit sac à dos avec 1 bouteille d'eau, la machette, l'appareil photo (avec très peu de photos mais je ne le sais pas encore) et des biscuits, le tout araignéeisé derrière moi sur la selle. Le pick-up est assez impressionnant, avec ses roues énormes et ses pneus très larges. Encore plus impressionnants sont les camions 4x4 bâchés qui empreintent aussi cette piste, avec leur roues d'1m20 et leur garde au sol d'1m. l'Africa qui est déjà pas bien grande devant le pick-up, a l'air minuscule devant ces camions. Et ce sont eux qui creusent les ornières dont je vais profiter toute la nuit... Les premiers kms de piste donnent le ton. Il fait nuit noire. Je suis le 4x4, enfin j'essaye, dans un nuage violent de poussière de sable.

Je n'y vois vraiment rien. Dès que je m'éloigne de plus de 10m, je ne vois même plus ses feux, plus qu'un brouillard épais qui s'infiltre sous le foulard et sous les lunettes. Alors je colle au cul du 4x4, à 4 ou 5m. Heureusement la piste est plutôt bonne. Je ne découvre les trous qu'au tout dernier moment et de toute façon trop tard pour réagir. Un peu de tôle ondulée vient réveiller ce qui restait du Fred endormi. Puis la piste commence à tourner de plus en plus. Je découvre les virages au fur et à mesure en essayant de ne pas avoir de gestes trop brusques.

C'est l'horreur! Un coup d'oeil sur le compteur : 50km/h, une vitesse de fous furieux ! Je me demande combien de temps je vais tenir avant de m'écraser comme une merde dans le cul du 4x4, dans un trou ou dans un arbre. J'ai l'embarras du choix, c'est juste une question de temps. Après 40km de ce bizutage, première pause. Je crache littéralement de la poussière. Commentaires de Samuel "fucking dust, no?" Ah oui tu l'as dit pfffrrrt! A partir de là, je roulerai devant. Durant la nuit, les pauses sont nombreuses. Au minimum 1 fois par heure. Toujours le même scénario : le 4x4 s'arrête, éteint ses feux. Comme je ne les vois plus dans mes rétros, je fais demi-tour et je le rejoins (utile les rétros en TT!). La piste est assez technique, surtout de nuit. Montées, descentes, virages en montée et en descente, tôle ondulée surtout dans les virages, parfois bien mauvaise, ornières de sable et quelques passages dans l'eau. Pour les passages dans l'eau, j'attends le 4x4 et le laisse passer, comme ça j'évalue la profondeur et le relief sans effort. Ensuite je me lance, avec toujours un peu plus d'élan que le 4x4. Comme c'est la saison sèche, les trous d'eau sont peu nombreux et pas très grands : 4/5m de long pour moins d'1m de profondeur. Enfin, pour la profondeur, c'est une estimation, parce que l'eau monte au dessus des phares, jusqu'à la bulle et même au-dessus. J'ai peut-être exagéré sur l'élan finalement... Je suis entièrement trempé mais avec cette chaleur, même au milieu de la nuit, je sèche vite. A la fin de la nuit, une pause un peu plus longue vient me rappeler que j'ai des jambes et que je peux encore marcher. Samuel installe une bâche sous le 4x4 pour la femme, la gamine et lui. Suivant ses conseils je me glisse aussi sous le 4x4 sans trop savoir pourquoi mais je comprends vite en entendant et en sentant sur mes jambes, qui dépassent (une fois de plus) l'averse de gouttes de rosée qui tombent des arbres. 264km au compteur depuis le départ, il y a 8h.

Finalement je me dis qu'à part la longueur de la nuit, j'ai déjà connu des pistes aussi difficiles. Au moment où je me dis ça, j'arrive plein pot, c'est à dire a 60 km/h mais à cette vitesse j'ai l'impression de passer le mur du son, sur une magnifique série de 3 trous superbes, bien alignés et en plein milieu. Trop tard pour freiner, c'est surtout pas le moment de plonger de l'avant. Je me lève et essaye de remettre des gaz,Trop tard aussi. Pas la peine d'espérer avoir le temps de descendre une vitesse. Le premier trou passe bien même si la roue arrière prend un bon coup. La roue avant s'engage en profondeur dans le deuxième trou, ressort en rebond et se prend le

 bord du troisième trou violemment. La roue arrière suit (ben oui) et se prend aussi le bord du troisième trou. Je suis déséquilibré et à chaque coup je souffre pour la mécanique mais la moto reste droite. Vient immédiatement une deuxième série de trous, mais maintenant je suis prêt et je freine fort pour la passer au ralenti. Faut pas s'oublier une seconde par ici!

Je suis quand même bien fatigué quand nous arrivons à Kurupukari au lever du jour. Un village de quelques maisons mais surtout le bac pour traverser le fleuve Essequibo et une station service, c'est à dire quelques bidons posés là et un mec qui vient compter 2 gallons avec un seau et un tuyau. Le réservoir n'est pas plein mais je n'ai plus de dollars guyanais. Discussion avec Samuel qui me dit avoir un fond de bidon si besoin et me glisse à l'occasion que la piste était triviale jusque là, mais après le fleuve, c'est autre chose. Gargl! Il reste au moins 8h de route. Je me fais une idée précise de la suite 100m à peine après le fleuve. Un bourbier quasi asséché nous attend sur 150m. Deux traces de camions qui se coupent et se recoupent. Reconnaissance à pied. Pour moi ça s'annonce plutôt bien. En restant au milieu, entre les tranchées des roues et moyennant un bon sens de l'équilibre, ça devrait aller. En effet, ça passe. Ca monte, ça descend et il reste pas mal de boue dans les traces mais mes pneus "étudiés pour" font leur boulot. Pour le 4x4 c'est une autre histoire. Je n'aurais jamais cru qu'il puisse passer. Evitant le centre du bourbier, trop creusé, il longe la piste par le bord, mais le bord est en très fort dévers et il glisse vers 'extérieur, à la limite de décoller de ses 2 roues gauches.

Après quelques dizaines de mètres en crabe, il lui faut traverser les ornières : de ce côte ça ne passe plus. Il prend de l'élan, engage ses roues par dessus les ornières une par une et dans un balancement hallucinant traverse et reprend sa progression de l'autre côte. Tous les passagers sont bien sur descendus et passent le bourbier à pied. Ce sera le cas à chaque fois, et il y en aura de nombreuses. Pour moi, c'est la seule fois où j'observerai les déboires du 4x4, trop occupé par la suite à gérer mon propre cas.

Comme c'est la saison sèche, la boue a durci mais les camions qui passent tous les jours continuent de creuser les ornières, que la boue ne vient plus remplir. Le relief devient réellement énorme. Quand il reste de la boue, elle est très épaisse et très collante. Dès le deuxième bourbier, la boue bloque ma roue avant progressivement en se glissant sous le garde-boue (je découvre l'intérêt du garde-boue loin de la roue...). Il va me falloir 10min pour dégager le pneu à l'aide de ma machette et re-belotte à chaque bourbier un peu humide. Ce genre d'effort achève de me tremper de sueur et de boue. Parfois je dois prendre la trace d'une roue si elle n'est pas trop profonde, mais elles sont assez étroites et je manque de rester coincé à chaque fois. Les repose-pied, sélecteur et pédale de frein rabattus, l'Africa doit creuser les bords en force pour passer. Puis viennent les ponts, enfin les planches qui enjambent les nombreux cours d'eau traversant la piste 1 à 2m en dessous. Des séries de 3 planches côte à côte pour chaque passage de roue, avec des traverses plus ou moins présentes et plus ou moins pourries.

Parfois il manque des planches dans la longueur et il faut passer en équilibre sur 1 seule de large, sans s'arrêter ni poser le pied à terre et bien sur sans poser une roue à côte. Parfois il n'y a pas de continuité entre les planches et il faut les déplacer. Souvent je me répéterai "on regarde loin, surtout pas en dessous , On tient fermement le guidon, on est doux avec l'embrayage , jamais brusque... et on respire". De jour, les pauses s'espacent. Une toutes les quatre heures, c'est peu. Et pourtant entre deux, je ne m'ennuie pas...

Depuis midi il y a moins de bourbiers et moins de ponts et je commence à me détendre. Pas pour longtemps. Au détour d'un virage, une première zone de sable blanc et mou, en ornières zigzagantes, et à perte de vue. Je m'arrête quelques secondes devant cette vision décourageante, mais ce n'est pas le moment de fléchir, il reste encore au moins 3h de route (en réalité plus de 5h, mais je ne le sais pas encore...). J'ai beau prendre de l'élan, il est très vite cassé. Je dois rester en première pour progresser tellement le sable est mou. Mon unique roue motrice fait ce qu'elle peut et l'embrayage cire, chauffe et souffre, et moi aussi. C'est interminable et épuisant. Le guidon part dans tous les sens, parfois la roue avant est en travers mais il faut accélérer encore pour passer. Cette fois-ci le 4x4 est plus a l'aise et me colle de très près. Il finit même par passer devant. J'en vois enfin le bout et la piste redevient roulante, mais pour 1 min seulement et c'est a nouveau la même zone de sable, à nouveau à perte de vue. Cela va durer 1h30 pour déboucher sur une nouvelle série de bourbiers, plus impressionnants encore que les premiers. Du coup je rattrape et double le 4x4.

En roulant, je me demande comment décrire de tels monstres et donc je pense à autre chose. Je suis aussitôt puni par une chute. Perdu dans mes pensées, je laisse la roue avant accrocher le bord de l'ornière, je tiens mal le guidon et la moto se couche immédiatement. Les roues restent placées au dessus de l'ornière et la moto est facile à relever, au prix quand même d'une nouvelle suée. Ces bourbiers sont délicats car ils tournent sans cesse et il n'est pas possible d'anticiper sa propre progression bien loin. Comme la marche arrière est d'un autre monde, il ne faut pas non plus se trouver coincé au milieu de nulle part. Les devers sont aussi de plus en plus prononcés, c'est un passage à flanc de colline, et l'équilibre au dessus des ornières est de plus en plus précaire. Finalement je me fais piéger dans une zone étroite entre deux ornières, sèches dessus mais molle dessous. La roue avant glisse dans la boue, rejointe par la roue arrière. Je m'embourbe instantanément à mi-roues. La boue est très collante, le moteur n'arrive plus à entraîner les roues. Je n'essaye même pas de me dégager seul, je sais que c'est inutile et je suis crevé. Le 4x4 est assez loin derrière, il progresse très lentement. Il fait très chaud et je rêve d'ombre mais la forêt est ici inaccessible. Je retire casque et lunette, contemple l'état de l'Africa et regrette de l ne plus avoir de photos... Soudain, j'entends un moteur, non pas derrière moi, mais devant moi. J'aperçois un des camions creuseurs d'ornières qui progresse difficilement vers moi.

 Je gêne sa route et donc son équipage descend à ma rencontre et m'aide à dégager la moto, non sans difficulté car il faut l'extraire de la boue et aller la poser sur le côté, en passant par dessus une ornière. Il faudra s'y mettre à quatre pour y arriver. Aussitôt fait ils poursuivent leur route pendant que j'essaye de dégager la boue, qui commence déjà à sécher, des roues et de la chaîne, des étriers de frein. Les bonnes choses ont une fin et vers 15h nous débouchons sur un immense plateau bordé de collines, un endroit vraiment magnifique et reposant après la forêt.

La piste est rapide, elle est faite de pierres souvent pointues. Je peux rouler plus vite mais c'est chaotique, les cailloux sont parfois menaçants pour les pneus et je peux me féliciter d'avoir un sabot en alu qui prend une pagaille de coups aux sonorités variées : clong, cling, clang...Il est 16h, nous sommes déjà en retard sur l'horaire de Samuel mais la route est désormais claire : de très longues lignes droites séparées de virages à 90 degrés, en tôle ondulée très large, c'est à dire creusée par les camions. Elle ne disparaît qu'a partir de 100 Km/h, mais pour passer les virages il faut ralentir. Alors, c'est le tremblement total de toutes les pièces de la moto. Pour éviter cette sensation de déboulonnement total, j'essaye de rester debout, mais je suis trop fatigué pour tenir longtemps. Je finis de vider mon réservoir, attend le 4x4 et les 4 derniers gallons de Samuel et je repars pour les derniers kms. 17h30, j'entre dans Lethem, village frontière avec le Brésil. Je pourrais passer le fleuve dans la foulée et entrer au Brésil. Je préfère m'installer dans une Guesthouse sympa, avec petite pelouse autour de la maison, pour la nuit et pour profiter tranquillement de mon arrivée. Dernière poignée de main, garnie de 50 dollars US, avec Samuel et son frère qui m'ont emmène jusqu'à la Guesthouse. Nous avons laisse les Brésiliens à des passeurs sur le fleuve et eux rentrent chez maman, ils sont de Lethem. Quant à moi, je suis encore sonné par l'intensité de ces dernières 18 heures, la nuit va être bonne...